Quand un roi d’Espagne affirmait : « Larache vaut plus que l’Afrique entière »

« Larache vaut à elle seule plus que l’Afrique entière. »

Cette phrase célèbre est attribuée au roi d’Espagne Philippe II d’Espagne.

À première vue, elle peut surprendre. Comment une petite ville portuaire du nord du Maroc pourrait-elle avoir une telle importance ?

Pour comprendre cette déclaration, il faut remonter au XVIᵉ siècle, à une époque où les mers étaient les véritables routes du pouvoir et où certaines villes, par leur position, pouvaient changer l’équilibre du monde.

Et Larache en faisait partie.

Une ville à la porte de deux mers

Située sur la côte atlantique du Maroc, à l’embouchure de l’oued Loukkos, Larache occupe un emplacement exceptionnel. À quelques centaines de kilomètres seulement du détroit de Gibraltar, elle se trouve au croisement de trois espaces stratégiques :

  • L’Atlantique
  • La Méditerranée
  • Les routes maritimes de l’Afrique du Nord

Au XVIᵉ siècle, les grandes puissances européennes — Espagne et Portugal en tête — cherchent à contrôler ces passages maritimes. Posséder un port comme Larache signifiait pouvoir surveiller la navigation, protéger les routes commerciales et disposer d’une base militaire face aux côtes marocaines.

Pour un empire maritime comme l’Espagne, c’était une pièce essentielle de l’échiquier.

Un littoral marqué par les corsaires

Mais Larache n’était pas seulement stratégique pour les royaumes européens. Elle se trouvait aussi dans une région marquée par l’activité des corsaires nord-africains.

Au XVIᵉ siècle, la Méditerranée et les côtes atlantiques du Maghreb sont le théâtre d’affrontements constants entre puissances européennes et marins corsaires. Parmi les figures les plus célèbres de cette époque se trouve le légendaire Khair ad-Din Barberousse.

Né à la fin du XVe siècle, Barberousse — dont le nom signifie littéralement « Barbe rouge » — devient l’un des plus puissants corsaires de son temps. Avec son frère Aruj Barberousse, il s’empare de plusieurs ports d’Afrique du Nord avant de se placer sous la protection de l’Empire ottoman.

Devenu grand amiral de la flotte ottomane, Khair ad-Din Barberousse transforme la Méditerranée occidentale en zone de rivalité permanente entre l’Empire ottoman et l’Espagne.

Même si Larache n’est pas son principal port d’attache, toute la façade maritime du Maghreb — de l’Algérie au Maroc — est alors liée à ces réseaux corsaires qui inquiètent profondément les puissances européennes.

Pour Madrid, contrôler certains ports marocains permettrait donc aussi de limiter l’influence ottomane et les bases potentielles des corsaires.

Larache, une obsession pour l’Espagne

À la fin du XVIᵉ siècle, le Maroc est dirigé par le puissant sultan saadien Ahmed al-Mansour.

L’Espagne tente pendant longtemps d’obtenir Larache par la négociation. La ville intéresse tellement la cour de Madrid que Philippe II aurait prononcé cette fameuse phrase affirmant qu’elle valait plus que toute l’Afrique.

Ce jugement n’était pas une exagération. L’Espagne cherche à s’assurer une influence sur la côte marocaine pour contenir la piraterie corsaire et ce faisant, l’expansion ottomane en Afrique du Nord.

En outre pour les stratèges espagnols, contrôler Larache permettrait de surveiller les routes maritimes et d’avoir une base navale entre l’Atlantique et la Méditerranée. L’enjeu n’est pas des moindres, il s’agit pour la péninsule ibérique de sécuriser les routes vers ses possessions atlantiques où s’achemine l’or des Amériques.

La signification même de cette citation renvoie à une réalité géostratégique : une position clé peut valoir plus qu’un vaste territoire. Aussi, contrôler Larache permettrait de contrôler une grande partie des flux maritimes régionaux.

Quand Larache devient espagnole

Après la mort d’Ahmed al-Mansour en 1603, le Maroc entre dans une période de troubles. Une guerre de succession oppose plusieurs prétendants au trône.

L’un d’eux, Moulay Mohammed ech-Cheikh el-Mamoun, cherche l’appui de l’Espagne pour consolider son pouvoir. En échange de cette aide, il finit par céder Larache aux Espagnols en 1610, sous le règne du roi Philippe III d’Espagne.

La ville devient alors une place forte espagnole sur la côte marocaine.

Quatre-vingts ans de domination espagnole

Pendant près de 80 ans, l’Espagne renforce les fortifications de Larache et utilise le port comme base stratégique.

Mais la domination étrangère ne dure pas éternellement. En 1689, les troupes du puissant sultan alaouite Moulay Ismaïl assiègent la ville et finissent par la reprendre.

Larache redevient alors marocaine.

Une phrase qui raconte toute l’histoire d’une ville

La célèbre citation de Philippe II révèle finalement une vérité simple de la géopolitique maritime : certaines villes, par leur position, peuvent peser plus lourd que des territoires immenses.

Au XVIᵉ siècle, Larache se trouvait au cœur :

  • Des rivalités entre Espagne et Empire ottoman
  • Des routes maritimes entre Atlantique et Méditerranée
  • De l’histoire mouvementée du Maroc

C’est pourquoi ce petit port atlantique a longtemps attiré l’attention des grandes puissances.

Et c’est aussi pourquoi, plusieurs siècles plus tard, Larache continue de fasciner par l’importance qu’elle a eue dans l’histoire maritime de la région.

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